Une souveraineté numérique sans Nous

Peut-on réellement parler de souveraineté numérique en l’absence d’un « Nous » clairement assumé ? La question n’est pas technique, elle est existentielle. Toute souveraineté suppose un sujet. Sans sujet collectif, il n’y a que des individus juxtaposés, des intérêts dispersés et des dépendances fragmentées.

Le « Nous » que je désigne ne désigne pas une homogénéité ethnique ni une identité culturelle figée. Il renvoie à ceux qui se reconnaissent comme membres d’une communauté de destin, qui s’identifient à une collectivité politique et qui acceptent une loyauté minimale au contrat social. Ce « Nous » est civique avant d’être culturel. Il repose sur l’adhésion à un cadre commun de droits, de devoirs et de responsabilités.

Être du « Nous », ce n’est pas partager les mêmes opinions, ni la même origine, ni les mêmes préférences individuelles. C’est reconnaître que nos libertés s’inscrivent dans une structure commune, que nos choix ont des conséquences collectives et que certaines décisions doivent être prises au nom de la continuité du groupe.

Une souveraineté numérique sans « Nous » devient une illusion administrative. Elle se réduit à une série de mesures techniques sans volonté collective pour les soutenir. À l’inverse, lorsque le « Nous » est fort — c’est-à-dire lorsque les membres de la communauté se perçoivent comme liés par un destin commun — les choix technologiques, économiques et institutionnels s’inscrivent dans une logique de cohérence et de responsabilité.

Le « Nous » suppose la présence réelle de ceux qui s’y reconnaissent : citoyens engagés, élites responsables, institutions crédibles. Il ne peut être décrété, il doit être intériorisé. Sans cette identification collective, la souveraineté, qu’elle soit énergétique ou numérique, reste fragile, car personne ne se sent véritablement tenu de la défendre.

La question n’est donc pas seulement de savoir comment bâtir une souveraineté numérique, mais pour qui et par qui elle doit être construite. Sans un « Nous » assumé, la souveraineté devient un mot. Avec le « Nous », elle redevient un projet politique.

« Autrefois, l’État était le seigneur, puis le roi, puis le Parlement, mais le rôle, lui, est resté. La première responsabilité de l’État, c’est toujours de protéger le citoyen. » — Jacque Parizeau [1]

L’État n’est pas moi, l’État, c’est Nous

L’État cesse d’être une institution politique lorsqu’il n’est perçu que comme un simple instrument d’affaires, de productivité ou de défense d’intérêts particuliers. Lorsqu’il devient le prolongement d’une caste, d’un réseau, d’un lobby ou d’un cercle restreint, il se privatise symboliquement. L’État n’est alors plus « Nous », il devient « moi » : mes intérêts, mes alliés, mon avancement, mon monde.

Un tel État est dénationalisé. Il se transforme en État administratif ou en État d’affaires, où la gestion supplante la vision et où l’intérêt collectif se dissout dans l’optimisation sectorielle. Dans ce contexte, il devient illusoire d’espérer voir émerger de véritables hommes ou femmes d’État aux plus hautes fonctions — ministres, hauts fonctionnaires, dirigeants d’organismes publics. On y trouve plutôt des administrateurs orientés vers leur trajectoire personnelle. La trahison n’est plus nommée comme telle ; elle est requalifiée en mobilité professionnelle. La responsabilité se dilue dans le carrousel des promotions, protégée par des mécanismes de cooptation qui finissent par constituer une caste dirigeante relativement fermée, rappelant certaines aristocraties d’Ancien Régime.

Les passages d’une société d’État à une autre, d’un palier provincial à un palier fédéral, d’un pays à un autre, illustrent cette logique. La loyauté ne se dirige plus vers le « Nous », mais vers un moi carriériste. Dans notre mondialisation actuelle où le capital est mobile, les membres de cette élite peuvent s’enrichir sans devoir maintenir une solidarité durable avec la collectivité. Ils disposent de portes de sortie, de capitaux transférables et de possibilités d’établissement ailleurs. L’enracinement dans le social est substitué par l’enracinement dans le capital. Bien que, pour Simon Weil, l’enracinement ne s’oppose pas à l’ouverture, il s’oppose tout de même à l’irresponsabilité. Être enraciné, c’est accepter d’être lié. C’est reconnaître que l’on ne quitte pas impunément une communauté à laquelle on doit quelque chose. C’est concevoir le pouvoir comme un service inscrit dans une durée.

Peut-on leur reprocher de se ménager ces issues lorsque le « Nous » lui-même semble piétiné par toutes les couches de la société ? Les plus riches cherchent à éviter l’impôt par des stratégies d’optimisation agressive ; les plus pauvres peuvent se sentir légitimés à contourner les règles par le travail non déclaré. La corruption ne se limite pas aux sommets ; elle traverse les strates sociales. Elle prend des formes différentes, mais elle repose sur une même logique : l’affaiblissement du lien entre l’individu et la collectivité.

Appelons un chat un chat: les racines de la corruption généralisée au Québec s’expliquent par de multiples facteurs. Nous reviendrons plus loin sur cette corruption, mais disons déjà que l’un d’entre eux réside dans cette mutation vers un « État du moi », où la loyauté collective s’efface devant les intérêts individuels. Or, sans un État véritablement orienté vers le « Nous », la souveraineté — énergétique hier, numérique aujourd’hui — ne peut être qu’apparente.

La souveraineté démocratique

Dans une démocratie, la souveraineté de l’État repose sur le libre choix des citoyens. Or, lorsque ces derniers choisissent — consciemment ou non — de consommer des biens et services produits à l’étranger, ils peuvent progressivement se placer dans une relation de dépendance. Si cette orientation est durable et ne crée pas de déséquilibre commercial majeur, la dépendance peut se transformer en interdépendance économique.

Cependant, tous les biens et services ne se valent pas du point de vue stratégique. Certains génèrent des effets de verrouillage et de vulnérabilité beaucoup plus élevés que d’autres. Parmi ceux-ci, l’énergie occupe une place centrale.

L’énergie comme fondement de toute civilisation

L’énergie constitue la base matérielle de toute activité humaine organisée. Elle est le prérequis de la production, du transport, de la communication, de la défense, de l’alimentation et, plus largement, du fonctionnement de toute société complexe. Aucune économie, aucune administration, aucune civilisation ne peut exister sans un accès stable, prévisible et contrôlé à des sources d’énergie.

Historiquement, les formes de puissance politique et économique ont toujours été étroitement liées à la capacité de capter, transformer et distribuer l’énergie, qu’il s’agisse de la force humaine et animale, de l’eau, du charbon, du pétrole ou de l’électricité. Lorsqu’un État perd la maîtrise de son approvisionnement énergétique, ce ne sont pas seulement ses coûts qui augmentent : c’est sa capacité même d’agir, de planifier et de décider de manière autonome qui se trouve limitée.

Souveraineté énergique

On ne le rappellera jamais assez à quel point la souveraineté de l’État du Québec et sa puissance économique reposent, d’une part, sur ses capacités hydroélectriques et, d’autre part — élément tout aussi déterminant — sur le fait que ces capacités soient collectivement détenues par ses citoyens. Il faut le rappeler avec constance : la force réelle de la souveraineté québécoise tient davantage à ses barrages qu’à presque tout autre actif stratégique.

Le terme de souveraineté est employé ici dans un sens précis et circonscrit : celui de la souveraineté énergétique, c’est-à-dire la capacité d’un État à assurer, par lui-même, un approvisionnement énergétique stable, contrôlé et politiquement maîtrisé. Cette souveraineté énergétique constitue l’un des piliers les plus tangibles de l’autonomie politique et économique du Québec.

Encore une fois, c’est l’énergie qui permet de transformer la matière et de produire des biens et des services. Celui qui détient l’énergie détient, de fait, les clefs de la production. Dans un monde libéral, les penseurs du Québec moderne ont très tôt compris que cette réalité constituait un enjeu impératif pour la nation québécoise.

Afin d’éviter à la fois une politisation excessive et une captation par des intérêts privés, l’État s’est doté de mécanismes d’équilibre institutionnels, notamment à travers des instances de régulation. Ces mécanismes visaient à maintenir une distance entre la logique purement marchande et les impératifs collectifs liés à une ressource stratégique.

Avec le temps, ces instances ont néanmoins été davantage investies par le politique pour orienter les choix collectifs en matière de production énergétique. On se trouve ici devant une tension classique — et structurelle — entre interventionnisme et libéralisme total : laisser le marché décider seul de l’allocation d’un intrant vital, ou reconnaître que certaines ressources, en raison de leur caractère stratégique, appellent une gouvernance publique assumée.

Ce débat n’est pas idéologique au sens partisan. Il est fondamentalement structurel. Lorsqu’un intrant conditionne l’ensemble de l’appareil productif, son abandon à une logique purement marchande revient à transférer une part de la souveraineté économique hors de la sphère démocratique.

Plus largement, l’absence de souveraineté sur l’ensemble du processus de transformation — des intrants jusqu’aux capacités transformatrices — engendre mécaniquement une situation de dépendance. Un État peut disposer de ressources abondantes, mais s’il ne maîtrise ni les modalités de transformation, ni les systèmes qui organisent, financent et orientent cette transformation, sa souveraineté demeure incomplète. Or, dans les sociétés contemporaines, le contrôle et la gestion de l’information sont devenus centraux dans ce processus. Cette information est désormais indissociable des infrastructures et des technologies numériques qui la produisent, la traitent et la diffusent. Dès lors, ceux qui détiennent et gouvernent le numérique exercent un pouvoir structurant sur les capacités de transformation des autres, et, par extension, sur leur souveraineté globale.

La raison d’État et l’intérêt supérieur

La souveraineté ne s’exerce pas uniquement par le jeu des préférences individuelles ou des mécanismes de marché. Elle s’inscrit aussi dans ce que l’on désigne classiquement comme la raison d’État, c’est-à-dire la logique par laquelle un État agit en fonction de ses propres intérêts de conservation, de stabilité et de continuité.

Il convient toutefois de rappeler une distinction fondamentale : l’État n’est pas le peuple. Il est une structure politique, administrative et juridique qui le représente, parfois légitimement, parfois imparfaitement, voire illégitimement. Selon les contextes historiques et institutionnels, l’État peut agir contre les intérêts immédiats de sa population pour défendre des intérêts particuliers, ou au contraire se rapprocher au plus près de la volonté populaire, comme c’est le cas dans les régimes démocratiques les plus aboutis.

Qu’il soit démocratique ou autoritaire, l’État obéit néanmoins à une même logique de fond : la raison d’État vise avant tout à maintenir l’existence de l’État lui-même et du régime politique qui le porte. C’est cette logique qui permet d’introduire la notion d’intérêt supérieur. Lorsque l’État invoque un intérêt supérieur, il justifie son intervention au nom de la préservation de son autonomie, de sa sécurité ou de sa capacité d’action. La légitimité de cette intervention peut être reconnue ou contestée selon les croyances, les valeurs et les cadres normatifs des acteurs concernés.

Toujours est-il que lorsqu’il est question de souveraineté — entendue ici comme la capacité d’un État à préserver son autonomie et sa liberté de décision — la raison d’État devient un instrument central. Face à une menace réelle ou perçue sur un actif stratégique, l’État est susceptible d’intervenir, même au prix de choix impopulaires ou économiquement discutables à court terme.

Le refus du Nouveau-Brunswick de céder le contrôle de son secteur électrique à Hydro-Québec illustre bien cette logique.

En effet, en 2009, le gouvernement du Nouveau-Brunswick a envisagé la vente de la majorité des actifs d’Énergie NB à Hydro-Québec.[3] L’entente, annoncée puis renégociée, a suscité une forte opposition publique et politique, notamment en raison des enjeux de contrôle, de gouvernance et d’autonomie énergétique. En 2010, la transaction a été abandonnée. Au-delà des considérations financières, la décision finale relevait d’un choix stratégique et existentiel : préserver une capacité autonome de décision sur une infrastructure vitale. Ce cas illustre une application classique de la raison d’État face à un actif jugé essentiel à la survie politique et institutionnelle de l’entité concernée.

Posséder les facteurs de transformation

La production peut être comprise comme un processus structuré d’intrants, de transformation et d’extrants. Cette représentation, issue des approches systémiques et économiques classiques, permet de clarifier ce qui est consommé par la production et ce qui, au contraire, en constitue les capacités durables.

Les intrants correspondent aux flux mobilisés à chaque cycle productif : énergie, matières premières, temps de travail et, dans certains cas, données opérationnelles. Ils sont nécessaires, mais insuffisants. La possession d’intrants abondants ne garantit en rien la capacité de produire de manière autonome.

La transformation repose sur une « boîte » distincte, composée de capacités structurelles relativement stables. Celles-ci ne sont pas consommées par la production, mais la rendent possible. On peut les regrouper en quatre grandes catégories.

  • La technique regroupe les outils, machines, procédés et savoir-faire permettant l’action concrète sur la matière. Les machines ne sont pas des intrants : elles ne sont pas détruites à chaque cycle de production, mais constituent un stock productif.
  • L’organisation désigne l’ensemble des structures, règles et mécanismes de coordination qui permettent aux acteurs de travailler ensemble. Sans organisation, la technique reste inerte et le travail dispersé.
  • Le capital correspond à la capacité d’investir, d’entretenir et de renouveler les moyens de production dans le temps. Il ne se réduit ni à la dépense ponctuelle ni à l’argent mobilisé, mais renvoie à une capacité durable de soutenir la transformation.
  • L’information oriente l’ensemble du processus. Elle permet de décider, de planifier, d’optimiser et de coordonner. Dans les économies contemporaines, cette information est indissociable des systèmes numériques qui la produisent, la traitent et la diffusent.

Posséder les facteurs de transformation ne signifie pas nécessairement les exploiter directement en tout temps. Cela signifie en conserver la maîtrise stratégique : la capacité d’en définir les règles, d’en orienter l’usage et, au besoin, d’en reprendre le contrôle. Lorsqu’un État ne maîtrise plus ces capacités de transformation, même s’il dispose des intrants nécessaires, il entre dans une relation de dépendance structurelle qui limite sa souveraineté économique et politique.

La soumission numérique

Une manière rigoureuse d’évaluer le degré réel de dépendance d’un État consiste à examiner ce qui cesse de fonctionner lorsque cette dépendance est brutalement interrompue. Appliqué au numérique, cet exercice révèle non pas une fragilité marginale, mais une vulnérabilité systémique. La soumission numérique ne se définit pas par l’usage du numérique en soi, mais par le franchissement d’un seuil à partir duquel l’interruption, la restriction ou la captation externe des capacités numériques paralyse l’ensemble du processus productif et décisionnel.

Cette dépendance ne concerne pas uniquement l’information, bien qu’elle en soit aujourd’hui le vecteur le plus visible. Elle affecte chacune des capacités de transformation ainsi que certains intrants essentiels.

Sur le plan de l’information, la dépendance numérique est directe. Les données, les logiciels, les systèmes d’information, les plateformes et les standards techniques conditionnent la capacité de planifier, de coordonner et de décider. Lorsque ces systèmes sont contrôlés de l’extérieur, l’État perd une part de sa capacité cognitive et stratégique. Le seuil de dépendance est franchi lorsque l’État ne peut plus accéder, traiter ou sécuriser l’information nécessaire à son fonctionnement sans l’autorisation ou la médiation d’acteurs externes.

La technique est elle aussi devenue dépendante du numérique. Les machines, les outils et les procédés de production reposent désormais sur des logiciels, des systèmes d’exploitation et des mises à jour contrôlés par des tiers. Le seuil critique est atteint lorsque la continuité opérationnelle des infrastructures productives dépend de technologies numériques dont l’État ne maîtrise ni le code, ni les conditions d’usage, ni l’évolution.

L’organisation est profondément numérisée. La coordination du travail, la gestion des chaînes logistiques, l’administration publique et les services essentiels reposent sur des architectures numériques centralisées. La dépendance devient structurelle lorsque l’État ne peut plus organiser, coordonner ou gouverner sans recourir à des plateformes ou des infrastructures numériques étrangères, dont le GAFAMO[2] dont la grande majorité de l’économie québécoise est extrêmement dépendante.

Le capital est également affecté. Les systèmes financiers, les paiements, le crédit, la comptabilité et les marchés sont aujourd’hui médiatisés par des technologies numériques. Le seuil de soumission est franchi lorsque la circulation du capital, publique ou privée, dépend de systèmes de paiement, de compensation ou de financement sur lesquels l’État n’exerce aucun contrôle effectif.

Enfin, certains intrants eux-mêmes deviennent dépendants du numérique. L’accès à l’énergie, au transport, à la logistique et aux communications repose sur des systèmes numériques de contrôle et d’optimisation. Lorsque la continuité de ces intrants dépend de technologies numériques externes, la vulnérabilité s’étend à l’ensemble du système productif.

La soumission numérique apparaît ainsi lorsque l’accumulation de ces dépendances franchit un seuil critique : celui où l’État, même disposant de ressources, de capital et de main-d’œuvre, ne peut plus assurer de manière autonome la transformation, la coordination et la décision. À ce stade, la souveraineté formelle subsiste, mais la capacité réelle d’agir librement est profondément compromise.

Retour à la souveraineté comme condition de l’association
La souveraineté ne se réduit ni à un appareil juridique ni à un territoire administré. Elle renvoie à une question plus fondamentale : celle de la capacité collective d’être et d’agir. L’État est une structure ambivalente. Il peut protéger, organiser et émanciper ; il peut aussi contraindre, enfermer et dominer. Toute la question politique tient dans cette tension : être ou ne pas être collectivement.

Dès l’instant où des individus décident de s’associer, ils créent une forme d’unité : l’association, l’entreprise, la communauté, la société, la nation. S’associer, c’est nécessairement accepter une forme de dépendance mutuelle. À son meilleur, cette dépendance devient une interdépendance organisée, productive et volontaire. À son pire, elle dégénère en soumission.

Le contrat social naît précisément de cette ambivalence. Imposé à la naissance, sauf pour les personnes issues de l’immigration, le contrat social est faussement réputé comme consensuel et demeure plus ou moins bien connu des citoyen(ne)s, malgré qu’il est vrai que le Québec ait commencé depuis 1998 à mettre en place des cours scolaires de citoyenneté québécoise

Dans tous les cas, nul ne s’associe pour être soumis à l’arbitraire d’un autre. Chacun recherche, explicitement ou non, les conditions de son propre épanouissement. Dès lors, toute association durable exige des garanties : des règles, des limites, des mécanismes de protection contre l’abus de pouvoir. C’est ici que l’État intervient, non comme une fin en soi, mais comme un régulateur des rapports de dépendance.

Par le droit et les institutions, l’État encadre les formes légitimes de dépendance et tente d’en prévenir les dérives. Il transforme des rapports de force bruts en relations juridiquement médiatisées. Mais cette médiation n’est jamais neutre : selon sa nature et son degré de légitimité démocratique, l’État peut soit refléter la volonté collective, soit s’en détacher.

L’identité collective joue alors un rôle central. Elle n’est ni purement objective ni strictement individuelle ; elle est intersubjective. Elle existe dans la reconnaissance mutuelle des membres du groupe et dans les récits qu’ils partagent. Cette identité est-elle nécessaire à la cohésion ? La réponse défendue ici est affirmative. On ne s’associe durablement qu’à la condition d’un minimum de confiance.

Or, la confiance ne repose pas uniquement sur le discours. Elle s’enracine dans les comportements observables, dans la constance des règles appliquées et dans la prévisibilité des institutions. Une souveraineté effective suppose donc non seulement des structures formelles, mais aussi une cohérence entre les principes proclamés et les pratiques réelles. Sans cette cohérence, l’association se fragilise, la dépendance se creuse et la souveraineté collective perd sa substance.

Devoir de loyauté à qui? à quoi?
Il convient ici d’opérer une distinction essentielle entre l’État et la nation. Le refus de prêter allégeance à un État donné peut, dans certaines circonstances, être politiquement ou moralement justifié. En revanche, le désengagement à l’égard de la nation entendue comme communauté civique constitue une rupture plus profonde. Il ouvre la voie à une forme de corruption morale, non pas nécessairement au sens pénal, mais au sens où l’individu s’autorise à transgresser les règles communes dès lors qu’il ne se reconnaît plus lié par elles.

La nation évoquée ici n’est ni ethnique ni culturelle, bien que ces dimensions puissent être librement soutenues dans l’espace social. Il s’agit de la nation civique : celle qui repose sur l’adhésion à un cadre commun de droits, de devoirs et de responsabilités partagées. Sans cette adhésion minimale, la coopération devient opportuniste, la confiance s’érode et l’association politique se vide de sa substance.

Toute souveraineté durable suppose ainsi un double engagement : des institutions crédibles et une loyauté civique suffisante pour que les règles ne soient pas seulement respectées par contrainte, mais intériorisées comme les conditions mêmes de l’épanouissement individuel et collectif.

Corruption, moralité et souveraineté

La corruption est d’abord une question de moralité. Elle ne se limite ni aux scandales ni aux crimes avérés. Elle traverse l’ensemble du corps social. Disons le clairement, tout le monde triche, à des degrés divers, par des actions mineures ou majeures, et personne n’est véritablement à l’abri d’être corrompu. Il existe heureusement des personnes profondément honnêtes, mais, comme le rappelle la formule chrétienne, que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre. J’irai plus loin : les individus qui refusent d’admettre leur propre part de malhonnêteté sont souvent les plus dangereux, car ils cessent de se surveiller eux-mêmes.

L’idée n’est pas d’instaurer une méfiance absolue face à la nature humaine. La confiance demeure une nécessité politique. Toute action collective doit contribuer à nourrir la confiance collective, sans quoi l’association se délite. Or, le Québec — comme plusieurs sociétés de tradition latine — entretient une culture diffuse de la transgression des règles. Il ne s’agit pas toujours de méchanceté ; bien souvent, cette tricherie relève de la bonhomie, de l’évitement ou de l’indifférence.

À l’opposé, les pays scandinaves et la Finlande ont progressivement bâti des sociétés à haute confiance, où la conformité aux règles ne découle pas d’une surveillance permanente, mais d’une intériorisation normative. La règle n’y est pas vécue comme une contrainte extérieure imposée par un pouvoir suspect ; elle est perçue comme l’expression d’un pacte collectif dont chacun bénéficie. La fiscalité y est élevée, mais l’acceptation l’est aussi, parce que l’usage des fonds publics est lisible, contrôlé et largement légitime. La confiance n’est pas naïveté ; elle est le produit d’institutions cohérentes et d’une culture civique exigeante.

Au Québec, l’ordre moral ne repose plus sur une institution dominante comme la religion. Il ne s’appuie pas non plus sur un socle républicain fortement inculqué, comme c’est le cas en France. La société québécoise évolue ainsi dans une forme de nihilisme moral. Ma conviction est que seul un sentiment fort d’appartenance à nationalisme civique peut contribuer à rétablir une vertu collective minimale. Cette affirmation appelle immédiatement une mise en garde : ne tombons pas dans dans la bien-pensance et dans des doctrines morales prétendant détenir la vérité. Il ne s’agit pas d’imposer une morale, mais de reconnaître la nécessité d’un cadre moral partagé.

Tant que la nation québécoise est incapble de se doter d’un cadre moral clair, consensuel, assumé et soutenu, elle continuera de produire de la corruption systémique. Elle perdurera à se complaire dans sa posture d’évitement, préférant détourner le regard et préserver son confort dans une relative indifférence. Ses élites, pour une part significative, sont elles-mêmes corrompues, chacune disposant d’une porte de sortie. Dans un monde néolibéral, le capital est mobile, et avec lui ses détenteurs.

Le lien avec la souveraineté numérique apparaît alors clairement. Lorsqu’un État est gouverné par une élite corrompue, elle-même issue d’un peuple moralement désengagé, la raison d’État cesse de servir l’intérêt collectif. Elle devient l’instrument de protection des bénéficiaires de la corruption. Dans un contrat social, ce sont toujours les derniers à tricher — ceux qui continuent de respecter les règles — qui finissent par perdre le plus.

La souveraineté numérique, à l’image de la souveraineté énergétique, n’est pas d’abord une affaire de technologies, mais une affaire d’hommes et de femmes d’État. Si le Québec dispose aujourd’hui d’une richesse collective exceptionnelle, c’est parce que des dirigeants et des bâtisseurs animés par une vision nationaliste et un sens aigu du bien commun ont su agir avec courage et vertu. Ces acteurs, issus notamment de la génération silencieuse, adhéraient à un nationalisme à la fois culturel et civique, qui plaçait l’intérêt collectif au-dessus des avantages individuels.

La souveraineté numérique ne pourra émerger sans un leadership de même nature. Elle exige une élévation du sens des responsabilités, une capacité à résister aux intérêts particuliers et une volonté politique soutenue dans le temps. Sans un changement profond de culture — tant au sein des élites que dans la population — toute ambition de souveraineté numérique demeurera formelle, fragile et aisément contournable.

Vers une culture plus vertueuse

Je fais partie de cette gauche qui croit à la vertu. Une gauche qui assume la nécessité du changement social, mais qui refuse les illusions idéologiques. Une gauche lucide, parce qu’elle s’attache aux faits, à nos capacités réelles, à nos contraintes collectives, et surtout à cette exigence constante de développer l’esprit critique — pour soi-même autant que pour les autres.

Être de gauche, dans ce cadre, ne consiste pas à nier les limites humaines ou institutionnelles, mais à chercher à améliorer le modèle de société existant de manière responsable et nouvelle. Cela suppose de reconnaître que toute transformation durable repose autant sur les structures que sur les comportements. Aucune réforme, aussi ambitieuse soit-elle, ne peut produire ses effets si elle n’est pas soutenue par une culture civique minimale fondée sur la responsabilité, la cohérence et la confiance.

La vertu dont il est question ici n’est ni morale imposée, ni posture de supériorité éthique. Elle renvoie à une disposition collective à respecter les règles communes, non par crainte de la sanction, mais parce qu’elles sont perçues comme légitimes et orientées vers le bien commun. Cette vertu suppose l’acceptation de la critique, la capacité à reconnaître ses propres angles morts et le refus des simplifications commodes.

Dans un contexte de souveraineté numérique, cette exigence devient centrale. Le numérique amplifie les effets des comportements individuels et collectifs. Il récompense la rigueur autant qu’il facilite la triche, l’opacité et l’évitement. Sans une culture vertueuse, les outils numériques renforcent les dérives plutôt que de corriger les déséquilibres.

Construire une culture plus vertueuse ne relève donc ni de la nostalgie ni de l’utopie. Il s’agit d’un projet politique exigeant, fondé sur la lucidité, la responsabilité et l’engagement civique. Sans cette transformation culturelle, les ambitions de souveraineté — énergétique hier, numérique aujourd’hui — resteront inachevées. Avec elle, elles deviennent des projets collectifs crédibles et soutenables.

Références

  1. Parizeau, Jacques. La Souverainete Du Quebec: Hier, Aujourd’hui Et Demain. Editions Michel Brule, 2012.
  2. Google (Alphabet), Apple, Facebook (Meta), Amazon, Microsoft et Oracle
  3. Radio-Canada. (2014, 29 octobre). Vente d’Énergie NB : Graham rompt le silence. ICI.Radio-Canada.ca. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/691332/vente-energie-nb-cinq-ans-shawn-graham

Ouverture et unité des nationalistes québécois à Ottawa

[Texte tiré d’une publication du HuffPost Québec à l’époque que Julien Cardinal était porte-parole de Québec en marche!]

En tout respect, il faut en finir avec ce fondamentalisme de l’indépendance qui divise et polarise notre nation au lieu de l’unir et de l’apaiser.

L'indépendance du Québec ne se fera pas à Ottawa, voilà tout! À moins de trouver du plaisir dans la confrontation, y envoyer des indépendantistes est inutile, voire contre-productif.
L’indépendance du Québec ne se fera pas à Ottawa, voilà tout! À moins de trouver du plaisir dans la confrontation, y envoyer des indépendantistes est inutile, voire contre-productif.

Précisons d’emblée que ce texte ne constitue en aucune façon une charge contre l’indépendance du Québec. Cette cause noble peut être une solution d’émancipation pour la nation québécoise et elle demeure incontestablement une option envisageable encore aujourd’hui. Ce texte propose plutôt de sortir du «fondamentalisme de l’indépendance» en plus de proposer une nouvelle démarche pour contrer le statu quo: l’envoi d’autonomistes à Ottawa.

Si les indépendantistes souhaitent doter le peuple québécois d’un État indépendant, il est important de réitérer qu’ils n’ont pas le monopole du nationalisme québécois.

Soyons clairs, être nationaliste, au-delà du sentiment d’appartenance, c’est défendre les intérêts de sa nation. À ce titre, il est tout à fait possible d’être à la fois nationaliste et fédéraliste. C’est d’ailleurs le souhait de M. Alexandre Taillefer lorsqu’il affirme que le Parti libéral doit retourner à ses «racines nationalistes», à l’instar de Bourassa, Ryan, Lesage, etc.

La famille des nationalistes québécois est large, incluant évidemment bon nombre d’indépendantistes. Si ceux-ci souhaitent doter le peuple québécois d’un État indépendant, il est important de réitérer qu’ils n’ont aucunement le monopole du nationalisme québécois. Malheureusement, certains indépendantistes semblent le croire, en particulier chez les «fondamentalistes de l’indépendance».

Le fondamentalisme se définit comme le refus du doute méthodologique concernant sa croyance. S’il est coutume d’appliquer ce concept à des croyances religieuses, il s’applique tout autant aux croyances idéologiques qu’à n’importe quel dogme édifié en doctrine.

Lorsqu’on fonde son nationalisme sur l’indépendance, on mélange alors les moyens avec la fin. On induit alors une logique inversée qui soumet tout type de nationalisme à l’idée d’indépendance. C’est ainsi qu’on bascule dans le fondamentalisme de l’indépendance. Une fois piégé dans cette logique, il est facile de penser qu’être contre l’indépendance, c’est être contre les intérêts de la nation. Pire, il est facile de devenir un «hooligan politique», intolérant à tout dialogue pouvant défier ses croyances. Contrairement aux indépendantistes modérés, les fondamentalistes de l’indépendance excluront le doute méthodologique même si leurs actions, au final, nuisent aux intérêts nationaux.

Ces fondamentalistes de l’indépendance à Ottawa

Parmi ces fondamentalistes se trouvent ces chevaliers de l’indépendance faisant croisade jusqu’au parlement d’Ottawa, afin d’y planter chauvinement leur croix idéologique. Verrouillés dans leurs pensées, ils se targuent de décréter qui sont les bons et les mauvais nationalistes, voire même les indépendantistes dignes et indignes de ce nom!

En tout respect, il faut en finir avec ce fondamentalisme de l’indépendance qui divise et polarise notre nation au lieu de l’unir et de l’apaiser.

L’exemple récent de M. Gilles Duceppe à l’endroit de Manon Massée de Québec solidaire illustre bien l’idée. À l’instar de notre ancien clergé, ils décident qui sont les vrais fidèles et ceux à excommunier. C’est en ce sens que la proposition de M. Boudrias d’un «seul parti souverainiste, un seul programme, une seule organisation, une seule mission » s’articulant à l’intérieur des parlements de Québec et d’Ottawa» montre bien cette vision monolithique.

En tout respect, il faut en finir avec ce fondamentalisme de l’indépendance qui divise et polarise notre nation au lieu de l’unir et de l’apaiser. À cet égard, le Bloc québécois incarne depuis trop longtemps un certain nationalisme sectaire excluant les nationalistes fédéralistes. Empêtré dans sa finalité d’indépendance, il lui est impossible de rassembler tous les nationalistes québécois, encore moins l’ensemble des Québécois(e)s. Pire encore, ces fondamentalistes réussissent même à se diviser entre eux! Le mouvement de Mme Martine Ouellet étant un exemple éloquent.

L’indépendance du Québec ne se fera pas à Ottawa.

Bien que le Bloc québécois se soit récemment lancé dans un projet de refondation, l’indépendance du Québec demeurera leur finalité. Cet exercice de maquillage aboutira au mieux à un nouveau logo et un nouveau nom un peu moins «bloquant»… Et pourtant, au printemps dernier, l’éphémère «Québec debout» avait suscité un vrai espoir. Il n’a suffi que d’un été pour rasseoir tout ce beau monde à leur place…

L’indépendance du Québec ne se fera pas à Ottawa, voilà tout! À moins de trouver du plaisir dans la confrontation, y envoyer des indépendantistes est inutile, voire contre-productif. S’auto-condamner ainsi à une perpétuelle opposition, c’est assurer indéfiniment l’isolement politique du Québec, ce qui est évidemment contraire à ses intérêts.

Des autonomistes à Ottawa pour mieux servir le Québec

On ne connaît que trop bien les diktats martelés depuis 25 ans par les fondamentalistes de l’indépendance, à savoir que le fédéralisme canadien est irréformable, Meech et Charlottetown en étant des preuves indiscutables. Pour eux, toutes tentatives de faire progresser le Québec à l’intérieur du Canada n’est que perte de temps.

Par conséquent, il nous faut attendre, confinés dans une sempiternelle opposition, le grand soir d’une indépendance messianique. Remettre en doute cette sainte Écriture en proposant des solutions potentielles serait perçu comme une attaque contre la finalité indépendantiste. Pourtant, il existe bien des alternatives. René Lévesque parlait de «beau risque», moi je vous parlerai d’autonomisme régional.

L’autonomisme n’est pas un concept nouveau au Québec

Pensons, par exemple, à l’autonomie financière du Québec lorsque Duplessis réussit à rapatrier, en 1954, des points d’impôt du fédéral. Ou encore lorsque Paul Gérin-Lajoie, en 1965, obtint la souveraineté des provinces dans les relations internationales liées à leurs champs de compétences…

Que ce soit au sein du Canada ou comme pays indépendant, il faudra à terme envisager une nouvelle forme d’union canadienne plus émancipatrice pour tous.

Les choses changent, le monde évolue. Croire que le Québec est le seul des peuples canadiens à désirer plus d’autonomie serait une profonde méconnaissance du Canada. Les peuples canadiens ne sont pas hétéroclites et uniformes. Prenons seulement les Britanno-Colombiens qui, de par leur progressivité et leurs valeurs écologiques, sont les seuls ayant réussi à envoyer à Ottawa une députée du Parti vert. Ils pourraient être un allié de premier choix dans une éventuelle coalition d’autonomistes régionaux, surtout dans nos luttes environnementales contre la puissante industrie pétrolière canadienne.

C’est que l’autonomie, c’est bon pour tous les peuples, qu’ils soient québécois, canadiens ou autres. Que ce soit au sein du Canada ou comme pays indépendant, il faudra à terme envisager une nouvelle forme d’union canadienne plus émancipatrice pour tous. Une coalition pancanadienne d’autonomistes pourrait être une nouvelle solution pour y arriver. Cependant, ce n’est pas en envoyant des indépendantistes à Ottawa que ce sera possible. Par contre, avec des autonomistes prônant un nationalisme d’ouverture, alors là, tout devient possible!

Il est facile de se décrire comme une nation victime du fédéralisme canadien et de son statu quo. Ou encore de décrier les caquistes ou les solidaires comme de faux nationalistes… Chers fondamentalistes de l’indépendance, j’espère que ce texte saura initier une remise en question.

Et pour les autres nationalistes, prônant ouverture et unité, seule l’action peut remettre le Québec en marche!

Élections, piège à cons!

[Texte tiré d’une publication du Le Devoir à l’époque que Julien Cardinal était président du Parti de la réforme proportionnelle-mixte.]

Dans son dernier livre, Réinventer la démocratie, Jean Laliberté nous rappelle ce slogan de mai 1968 selon lequel les citoyens bien instruits et informés ne peuvent se satisfaire uniquement de voter une fois tous les quatre ans. L’auteur invite le lecteur à reconsidérer la démocratie élective pour une démocratie participative.

Sa réflexion part du constat que la démocratie est de plus en plus malade. En effet, les grandes manifestations étudiantes du printemps témoignent de certaines carences de notre vie démocratique. On peut effectivement se demander pourquoi notre système démocratique n’a pas été en mesure d’intégrer dans ses politiques la volonté populaire symbolisée par des manifestations pacifiques de centaines de milliers de citoyens ?

Il existe pourtant bien des instances qui permettent l’expression populaire, telles que les consultations publiques, les états généraux, les pétitions, etc. Cependant, lorsqu’elles ne permettent pas adéquatement à la population de se faire entendre, celle-ci peut exercer son ultime recours pacifique qui est l’occupation de l’espace public, par exemple la rue.

À une époque où les citoyens sont incités à se replier dans leur espace privé, force est de constater que cet ultime recours est loin d’être banal. Pourtant, le gouvernement considère, quant à lui, que ce type d’engagement doit être à la limite toléré, mais sans plus. Pire encore, au lieu de reconnaître cette volonté populaire, le gouvernement Charest tente plutôt de banaliser et même de ridiculiser l’expression de la rue.

En regardant de plus près notre mode de scrutin, on comprend mieux pourquoi le gouvernement actuel peut ignorer les manifestations les plus importantes que le Québec ait connues. En ayant les « deux mains sur le volant », c’est-à-dire en étant majoritaire, le gouvernement a la possibilité ultime d’agir de manière autoritaire et unilatérale.

Ceci est d’autant plus vrai si le gouvernement considère que les électeurs n’ont droit de parole qu’aux élections et qu’ensuite le gouvernement peut tout se permettre. M. Bachand et bien d’autres membres du gouvernement ont d’ailleurs exprimé cette vue en mentionnant que les prochaines élections trancheraient le conflit étudiant. Comme si une soi-disant « majorité silencieuse » et mythique pouvait en toute légitimité cautionner toutes les actions passées du gouvernement en un seul vote. Cette idée reçue selon laquelle la démocratie se réduit à la décision du plus grand nombre est non seulement erronée, elle est aussi antidémocratique. C’est ce que bon nombre de penseurs, dont J. Stuart Mill, appellent la « dictature de la majorité ». Quant à Tocqueville, c’est de « germe de la tyrannie » qu’il qualifie le fait qu’un gouvernement se permette, au nom de sa majorité, de faire taire une minorité.

Bien qu’un gouvernement majoritaire puisse agir unilatéralement, il est de tradition au Québec et au Canada d’exercer le pouvoir à travers des consultations, des concertations et des consensus. En fait, c’est de cette manière que notre démocratie s’exerce réellement. À vrai dire, ces mécanismes sont extrêmement importants puisque le mode de scrutin uninominal à un tour ne permet péniblement la diversité d’opinion. En effet, notre mode de scrutin, bien qu’il soit plutôt simple, a le grand inconvénient d’amener une distorsion de la volonté populaire puisqu’elle permet l’élection de gouvernements majoritaires n’obtenant quasi jamais une majorité des voix. Le Parti libéral, bien que majoritaire en nombre de députés, n’a obtenu que 42 % des voix en 2008.

Un autre inconvénient majeur est qu’il ne pousse pas l’électeur à effectuer un vote de préférence, mais plutôt un vote stratégique. Le vote stratégique est une castration de la volonté de l’électeur. Elle introduit une logique binaire et abrutissante qu’on résume sous l’idée de gagner ou perdre ses élections. Voter se résume alors à parier. Mais est-ce bien ce à quoi on doit s’attendre d’une démocratie ? C’est-à-dire de voter pour un pis-aller détenant une chance signifiante d’être élu, et ce, selon les sondages ? À voter non pas pour un candidat, mais contre tous les autres ? À voter pour contester et non pour proposer ?

D’un côté, le fait de ne pas pouvoir voter librement pour un candidat sans avoir le sentiment de trahir ses convictions ou de voir son vote non considéré à sa pleine valeur démocratique explique en partie les hauts taux d’abstention. D’un autre côté, voter, c’est légitimer le mode de scrutin actuel. C’est ainsi ce que certains soixante-huitards surnommaient le processus électoral de « piège à cons ». Tout est déjà pipé pour l’alternance du pouvoir.

Un mode de scrutin proportionnel-mixte, ou encore le mode P3, comme l’a proposé récemment Stéphane Dion, serait déjà un énorme pas vers une démocratie participative. Mais tant qu’aucune réforme ne sera réalisée, n’en déplaise à ceux qui pensent à tort qu’il est primordial de voter, vous vous ferez encore piéger. Bref, on ne gagne pas des élections, on les subit.